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La forêt ardennaise – Ses arbres

9 Sep, 22 | En forêt

 « L’Ardenne est toute en sa forêt », ou encore «  La forêt,  vérité première et dernière de l’Ardenne », et bien-sûr « Au pays de mon père on voit des bois sans nombre… ».

Les auteurs ont le sens de la formule pour décrire d’un trait la marque de la forêt sur la personnalité de la région ardennaise. Tant il est vrai qu’avec le sol schisteux qui forme le massif, la forêt est la principale caractéristique de l’Ardenne. Elle est aux Ardennais ce que la mer est aux Bretons, ce que la banquise est aux Inuits.

Il suffit d’ouvrir une carte routière entre le carré formé par Bruxelles, Cologne, Reims et Luxembourg pour que la tache vert foncé figurant les surfaces forestières saute aux yeux.
La tache verte n’est pas uniforme, elle est morcelée, tranchée de routes importantes, parsemée de nombreux villages et villettes et des espaces agricoles qui ceinturent les centres d’habitat. Depuis quelques décennies, des centres industriels plus ou moins importants s’implantent, profitant de la proximité de la ressource forestière pour les uns, mais surtout du faible coût immobilier. Quitte à percer encore un peu plus les forêts par de nouvelles routes.

La première description de l’Ardenne et sa forêt est fort ancienne et très brève. Jules César dut venir au Pays ; non pas pour profiter des thermes de Spa ou cueillir des myrtilles, mais pour vaincre Ambiorix le Gaulois qui s’était révolté et prit le maquis dans la forêt d’Ardenne. Relisez bien, il est écrit Ambiorix, ne confondez pas avec l’autre petit Gaulois breton, celui qui devient très fort en buvant un truc spécial; zut, j’oublie son nom.  Nom d’un petibonum !

Cest dans ses notes sur la « Guerre des Gaules » (58 à 52 avant JC) que César relata son épopée ardennaise.

Au pays de mon père on voit des bois sans nombre,
Là des loups font parfois luire leurs yeux dans l’ombre
Et la myrtille est noire au pied du chêne vert.

Paul Verlaine trouvait ses racines paternelles à Paliseul. Comme César (et tant d’autres), il fut marqué par la forêt ardennaise.

La photo est de Thierry Michel > FB / visitez la page

La plus grande forêt de Gaule selon César

César, en bon méditerranéen, aimait forcer un peu le trait. Selon lui, l’Arduenna Sylva (la forêt ardennaise dans la langue des conquérants romains) s’étendait des rives du Rhin et le pays des Trévires jusqu’au territoire des Nerviens, les actuelles Flandres de Belgique. Il parlait d’une distance qui correspondait plus ou moins à 750 kilomètres de long.
Ca fait beaucoup !

Et en bon conquérant, de ceux qui commençaient déjà à manier l’outil de communication, il cherchait sans doute à laisser un souvenir plus glorieux en ayant vaincu une forêt encore plus gigantesque, peuplée de barbares encore plus sauvages. Il n’est pas impossible que, dans son esprit, il ait lié les forêts vosgiennes et alscaciennes avec le massif ardennais.
Mettons au crédit de notre ami Jules qu’il ne disposait pas, lui, de la carte routière que nous proposions d’ouvrir au paragraphe précédent.

Il n’avait pas non plus de manuel de géologie qui aurait pu lui expliquer que la forêt ardennaise repose sur le socle schisteux qui forme la région naturelle de l’Ardenne ou des Ardennes puisque ce socle traverse les frontières de France, de Belgique, du Luxembourg et même de l’Allemagne là où l’Ardenne quitte son nom latinisé pour devenir l’Eifel.

En réalité, la forêt ardennaise s’étire légèrement à l’est de Rocroi en France, s’incline vers le nord-est en suivant les plissements géologiques, elle traverse le nord du Grand-Duché de Luxembourg  (l’Oesling) pour arriver entre Aix-la-Chapelle et Düren dans la forêt allemande de Hurtgen. La forêt se prolonge également sur les versants du plateau ardennais, la Gaume et  le Pays d’Arlon à l’extrême sud de la Belgique, la Famenne calcaire à l’ouest et l’Eifel volcanique en Allemagne.

Cet axe oblique du sud-ouest au nord-est couvre tout au plus une distance de 160 à 180 km à vol d’oiseau.

Ce n’est pas vraiment une forêt discontinue de 750 kilomètres : vas-y mollo César, tu exagères!

Un peu de chiffres

Les régions du sud de la Belgique, l’Ardenne, et ses versants de Gaume et de Famenne rassemblent plus de 75 % de la surface forestière de la Région Wallonne. (Source SPW Wallonie.be)

Plus de 60% du territoire ardennais est boisé en y incluant l’important massif le l’Ardenne primaire du département des Ardennes en France.

Une forêt qui perd et puis qui gagne

Il est fréquent de croire que la vie moderne ronge peu à peu la superficie des forêts. C’est vrai et faux à la fois. Les statistiques officielles de l’occupation des sols, qu’elles émanent des administrations belges ou françaises démentent l’érosion supposée des forêts. En chiffres, les forêts augmentent en surface et en volume de bois produit.

Tout dépend évidemment du point de départ statistique que l’on choisit. Il faut se rappeler que les surfaces forestières productives ont fortement diminué au cours des siècles précédents. L’exploitation abusive due principalement à la fabrication de charbon de bois au service de la sidérurgie avait transformé de grands espaces boisés en landes dites « incultes ». Depuis cette désertification, en effet, la forêt reprend des plumes et continue à s’agrandir. Mais cette augmentation reste toute relative, il est évident que nous ne retrouverons pas l’océan vert que César décrivait, même s’il exagérait un peu.

La véritable agression perpétrée envers la forêt est plutôt le quadrillage continu que celle-ci doit subir du fait des aménagements routiers, industriels et même touristiques.

Mise à feu de la meule de charbon de bois

Ca n’a l’air de rien, mais cette activité de charbonnier pour fournir la sidérurgie avait ruiné la forêt d’Ardenne.

Les arbres qui font la forêt

Cela n’étonnera personne : en 2000 ans, la forêt s’est beaucoup transformée.

Si les armées romaines ont découvert une forêt vierge de toute transformation humaine, ou presque, le paysage d’aujourd’hui est bien différent. Les Celtes qui occupaient l’Ardenne n’ont connu que les hêtres, les bouleaux, les chênes sur lesquels l’histoire – à moins que ça ne soit la légende – nous apprend qu’ils coupaient le gui. C’était ce qu’on appelle une forêt primaire, composée d’essences feuillues poussant à l’état totalement naturel. Les Ardennais d’alors – les Ardenniens de l’âge du fer – ne connaissaient aucune forme de « sapin » hormis le genévrier et l’if.

Si l’image des profondes forêts sombres composées d’épicéas rectilignes  s’impose au visiteur, ces  paysages n’ont commencé à prendre forme que depuis la moitié du 19ème siècle. Autant dire hier.

Ces essences étrangères au plateau ardennais ont été introduites afin de reconstituer au plus vite une forêt complètement dévastée par l’exploitation du charbon de bois nécessaire à la sidérurgie. Au 19ème siècle, malheureusement pour le climat mais heureusement pour la forêt, les mines de charbon de terre (les houillères, le coke)) ont supplanté l’usage du charbon de bois, mais la forêt était déjà vidée de ses arbres et transformée en lande à cause des usages abusifs des siècles précédents.

C’est surtout en Ardenne du nord, en province de Liège et au nord de la province de Luxembourg,  que les plantations résineuses sont plus nombreuses. La présence importante de l’épicéa s’explique par la volonté farouche des anciens gestionnaires forestiers de boiser toutes les surfaces dites « incultes ». Ce sont les régions fagnardes du nord-est qui ont été les plus touchées par cette démarche qui serait aujourd’hui considérée comme une erreur de gestion. L’enrésinement (le fait de planter des résineux) des zones humides est désormais proscrit dans les forêts publiques. Mieux, des projets européens tels les projets LIFE visent à retirer les résineux de ces sites et à leur rendre le rôle de réservoir d’eau et de biodiversité car les résineux, l’épicéa surtout, sont très gourmands en eau et assèchent le sol.

En Ardenne belge, la proportion entre les surfaces plantées de résineux et les forêts feuillues donne un avantage aux résineux. Ce qui contredit la situation globale de la Belgique et même de la Wallonie qui dans l’ensemble montre une légère prépondérance des surfaces feuillues. Ceci étant dû, comme expliqué plus haut, aux reboisements de grande ampleur opérés dès le 19ème siècle, y compris en zones humides. Par ailleurs, les résineux originaires des régions montagneuses, s’adaptent beaucoup mieux à l’altitude de la Haute-Ardenne et ne sont donc pas techniquement recommandés à une altitude inférieure à 400 ou 450 mètres. Le sud de l’Ardenne et la Gaume sont plus riches en forêts feuillue, la forêt d’Anlier est réputée pour la majesté de ses grands hêtres tandis que l’Hertogenwald, tout au nord en bordure des Hautes-Fagnes, est une forêt à prédominance résineuse.

Au Grand-Duché de Luxembourg également, la balance plaide légèrement en faveur des feuillus.

C’est surtout en Ardenne française, au sein du Parc naturel régional et autour de celui-ci, le massif géologique de l’Ardenne primaire comme disent les spécialistes, que les boisements feuillus sont prépondérants, et donc plus proches de la forêt originelle. Là, le chêne domine largement les résineux.

Mise à feu de la meule de charbon de bois

Au nord de l’Ardenne, dans la région des Hautes-Fagnes, les résineux dominent.

Photo de Yves jacques

Mise à feu de la meule de charbon de bois

Les hêtres majestueux de la forêt d’Anlier.

 

La photo du titre est de Jean-Marie Henrotte – Vidjanma’s photos > FB / visitez la page

Merci à Jean-Pierre Offergeld pour la relecture et les précisions techniques.

Pour aller plus loin :

  • Le grand livre de la forêt wallonne – Collectif – Ed. Mardaga 1985
  • Le grand livre de la forêt – Collectif – Ed. Forêt Nature 2017
  • La forêt – Bary-Lenger, Evrard, Gathy – Ed. Vaillant Carmanne 1979
  • L’Ardenne et l’Ardennais – G. Hoyois 1948 (Collector)
  • Terre ardennaises / Revue d’histoire et de géographie locale – L’homme et la forêt – n°8, sept. 1984
  • Pour des statistiques précises :
    Office Economique Wallon du bois / Panorabois
    Office Nationale des Forêts
Tourisme

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