Dure Ardenne d’Arsène Soreil lu par l’académicien Daniel Rops

Dure Ardenne d’Arsène Soreil lu par l’académicien Daniel Rops

24 Juin, 26 | Arts et culture, Vie ardennaise

Photo : Phil Govaerts

Arsène Soreil, né à Rendeux en 1893, écrivit Dure Ardenne en 1933.
C’est un roman, devenu un classique de la littérature ardennaise. L’auteur raconte la vie simple et rude d’une famille ardennaise au début du 20e siècle à travers le parcours du fils Antoine. Il ne fait aucun doute que l’écrivain devenu universitaire se soit inspiré de sa propre enfance et de celle de ses camardes de jeux.
Pour la petite histoire, signalons auprès de gens d’une certaine génération qu’Arsène Soreil est le grand-père de Philippe Soreil, animateur TV bien connu, et de son humoriste de frère Albert, mieux connu sous le nom D’Albert Cougnet.
Ci-dessous, une annonce littéraire écrite par Daniel-Rops pour saluer la sortie de Dure Ardenne. Impossible de savoir de quel journal est extraite la coupe de presse jaunie, mais une petite recherche nous apprend que sous le pseudonyme de Daniel-Rops, on retrouve l’écrivain français qu’était Henry Petiot de l’Académie française.

A la lecture de cet article, on se doute qu’il n’a pas été rédigé par un stagiaire.
Bonne lecture.

 

Pendant une longue semaine, du Nord au Sud et d’Est en Ouest, je viens de battre ce pays d’Ardenne, si mal connu, et qui mériterait de l’être mieux. Certes, il n’offre point aux touristes de ces beautés faciles qui sont comme les petits pourboires du voyage, et son charme qui est grand et farouche. Plates, à peine ondulées, ces terres anciennes que des millions d’années ont usées depuis les temps hercyniens donnent l’impression de la haute montagne.

À 400 mètres d’altitude, on éprouve la même sensation qu’à mille dans nos Alpes. Le schiste ingrat, couvert de prairies et de bois de pin noir, impose au paysage une rudesse monotone et poignante à laquelle participe un ciel gris majestueux où souffle le vent du Nord. Parfois même, se faisant plus âpre encore, le sol tourne à la fagne, région de marais et de tourbes amères, où, le soir, d’épais brouillards s’accumulent dans les creux de terrain. Et parfois encore, s’élevant jusqu’à plus de 600 mètres, le dos du pays devient tout à fait sauvage, se dénude et livre aux yeux des horizons immenses des plateaux, les barres roides de l’Hertogenwald et de la Baracque-Michel.

Telle est la haute Ardenne, celtique et forestière, dont Pétrarque à dit «la solitaire horreur» et César «l’immense grandeur». Pays de préhistoire, où la trace de l’homme recule dans la nuit des temps, pays de légende, où les quatre fils Aymon rejoignent le Sanglier des Ardennes et où la moindre bosse rocheuse semble abriter la tombe d’un géant. Pays d’abbayes et de chapelles : Orval, trois fois renaissante ; Stavelot chartreuse du Mont-Dieu, plus loin Clervaux et Maredsous. Pays sévère à l’homme, où les maisons de schiste noir s’accroupissent pour lutter contre le vent d’hiver entre le fumier et le tas de bûches.

Ce pays, comme je comprends qu’on l’aime, il a une âme, rebelle et sévère, et les hommes qui lui doivent le jour la connaissent.

Un jeune écrivain, M. Arsène Soreil, a décrit il y a peu, cette dure Ardenne. En des termes émouvants, à travers les courtes nouvelles où il évoque ses souvenirs d’enfance, passe cette âme de la terre que le visiteur banal dédaigne et dont la découverte seule donne du prix à un voyage. On sent dans ce pays la grandeur et le tragique de la condition de l’homme, ce drame sans cesse renouvelé que les habitants de nos villes oublient, séparés qu’ils sont de toute réalité, déracinés de la nature et de la vie spontanée.

Qu’on ne croit pas, cependant, que l’Ardenne entière offre aux regards cet uniforme aspect de sévérité. Le contraste est grand, au contraire, entre le haut plateau et les multiples vallées qui y ont inscrit leur relief en creux, comme à l’eau-forte. Les méandres infinis de la Meuse et de ses affluents — en particulier les vallons sinueux de l’Amblève de la Semois, des deux Ourthes de la Lesse — présentent un grand nombre de sites riants, où, d’ordinaire, se blottissent les villages. Mais, pour agréables que soient bourgs et hameaux sous leurs grands toits d’ardoises et parmi la verdure, l’âme véritable du pays est ailleurs : sur ces plateaux, dans ces fagnes sévères, où l’on souhaiterait que quelque Émily Bronté ardennaise plaçât un jour le cadre de quelques Hauts de Hurle-Vent.

 Daniel-Rops, 1933

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