Légende de la Fée de la Lienne

26 Fév, 20 | Contes et légendes, Uncategorized

Deux chevaux : l’un est noir, l’autre blanc. La rêne les tient en avant. Qui tient la rêne, noir et blanc ? Et ces chevaux qui sont-ils donc ? Les lunes passent, passeront, tant se posera la question.
Les pierres s’en souviennent : en ces années vivait Rambert, un hobereau dont la motte castrale se dressait à Grimbiémont ; non loin d’une rivière dont on avait perdu le nom, mais dont les eaux cristallines n’en finissaient pas de subjuguer le modeste seigneur. Celui-ci, il est vrai – tout redoutable combattant qu’il fut – nourrissait un goût prononcé pour le beau. Esthète, érudit, poète à ses heures, s’il pratiquait la chasse c’était bien davantage pour se nourrir que par amour de l’acte, au contraire de ses turbulents voisins.

 

Ainsi l’aube venait-elle d’étaler ses brumes dans la vallée, ce jour-là, quand Rambert, au sortir d’un taillis, tomba nez à nez avec une biche magnifique. Celle-ci le regardait innocemment tandis qu’il bandait le puissant arc d’if, s’apprêtant à décocher un trait mortel. Mais le jeune homme n’alla pas au bout de son dessein : baissant son arme, il regarda l’animal s’en aller lentement vers la rivière, puis s’endormit au pied d’un bouleau dont le tronc tourmenté plongeait ses racines sous l’herbe tendre du printemps.

Son instinct de guerrier le fit sortir de sa torpeur : quelqu’un était là, tout près ! Les yeux mi-clos, le chevalier s’apprêtait au pire, laissant glisser sa main vers la dague qu’il portait à la ceinture, dans un geste de dormeur. S’il fallait vendre sa peau, ce serait au prix fort. Quelque chose, pourtant, lui disait qu’il n’avait rien à craindre. Mais allez donc savoir : deux chevaux. L’un est blanc, l’autre noir. Qui tient les rênes, s’il les tient ?

 

 

Le doute fut dissipé lorsque, prêt à toute éventualité, il ouvrit les yeux et se tourna vers la présence. Celle-ci, une jeune femme aux cheveux blonds ondulant en cascade jusqu’au creux de ses reins, d’une beauté irréelle, voilée à peine par un tissu léger où le soleil faisait chanter les pleins et les déliés, le regardait paisiblement. Et ces yeux ! Il les connaissait bien, ces yeux : ceux de la biche, tout à l’heure ! Une petite chèvre au poil doré se tenait aux côtés de cette apparition dont Rambert était certain qu’il ne l’avait jamais rencontrée sur ses terres, ni sur celles d’alentours.

Ils se regardèrent longuement, sans mot dire, avant que le jeune homme rompe enfin le silence : « Je suis Rambert, seigneur en ces terres, et vous, belle dame, qui êtes-vous ? » « Appelez-moi Lienne, gentil seigneur ». Un silence, encore. De ces silences habités où tout s’exprime sans un mot. Où tout peut – où tout doit – se décider, faute de passer à côté de l’un de ces rendez-vous que la vie place sur le parcours. Deux chevaux : l’un est blanc, l’autre noir. Leurs rênes sont à l’encolure : nul ne les tient, qui les prendra ?

« Je… », balbutia Rambert. « Vous ? » répondit la femme en souriant. « Je… Je ne sais quels mots… vous dire… ». « Alors, à moi donc », enchaîna la belle : « Je suis la fée de cette rivière. Et comme tu l’as deviné, j’étais dans le corps de la biche, tout à l’heure, que tu as épargnée. Tu ne me connais pas, mais moi je te connais. Peu importe comment, mais je te connais. Et te sais différent des autres hommes… Attends, laisse-moi achever » fit-elle, coupant tendrement la parole au jeune homme. « Je sais quel est ton voeu, et combien grande est mon envie d’y répondre. Mais tu dois savoir que cinq années seulement nous seront données, au bout desquelles je devrai te quitter pour rejoindre le royaume des dieux anciens. Dis-moi, à présent que tu sais, ce que ton cœur brûle de me dire. S’il le veut toujours ». Rambert ne dit mot : il s’approcha d’elle et l’étreignit.

 

 

Ils ne rentrèrent que quelques jours plus tard au château, où l’inquiétude suscitée par cette absence inhabituelle fit rapidement place à la liesse des épousailles auxquelles la petite chèvre au poil doré assista, sagement allongée aux pieds du couple.
Les mois, les années passèrent, durant lesquels le sombre donjon de Grimbiémont se transforma en bienheureux séjour couru par tout ce que l’Ardenne et les pays alentours comptaient de musiciens, de ménestrels, d’érudits. Grâce à la chèvre, dont il suffisait de tondre les poils d’or – car c’était bien de l’or – pour payer bâtisseurs, orfèvres et autres marchands d’étoffes exotiques, la maison de Grimbiémont devint prospère. Reconnaissant, Rambert la fit même figurer sur ses armoiries.
Les mois, les années passèrent. Deux chevaux : l’un est noir, l’autre blanc, la rêne les tient en avant. L’un des deux s’en ira pourtant, Rambert ne voyait que le blanc : les hommes font ainsi, souvent.
Vint le jour des adieux. Là même où ils s’étaient connus, Lienne et Rambert se rendirent, seuls. La fée, émue, posa un ultime baiser sur les lèvres de son bien-aimé, qui ne pouvait retenir ses larmes : « Tant de bonheur, Lienne… » Mais elle, déjà, se transformait en brume et disparaissait, laissant Rambert à son chagrin. Il rejoignit tristement le château ou les cabrioles de la chèvre d’or, que son amour avait laissée, ne parvenaient plus à le distraire. Ménestrels et montreurs d’ours se firent de plus en plus rares. Un vieil homme, borgne et manchot, était devenu la seule présence que Rambert tolérait lorsqu’il s’en allait, des heures durant, arpenter les berges de la rivière à laquelle il avait rendu le nom de celle qu’il espérait toujours retrouver : Lienne. Désespéré, il partit pour la croisade et se couvrit de gloire, faute d’y mourir comme il l’eût souhaité.

À son retour, il quitta Grimbiémont, qui s’enfonça dans les broussailles et, grâce aux poils de la chèvre d’or, fit construire un nouveau château à Grimbièville, quelques lieues plus loin. Peu après, il épousa Brunehilde, la fille d’un seigneur voisin. Très pieuse, celle-ci séjourna peu auprès de Rambert : cette chèvre d’or et les bruits qui courraient au sujet des amours de celui-ci avec une fée lui faisaient redouter ce séjour. Où elle ne se trouvait d’ailleurs que pour obéir à son père. Elle donna descendance à son époux, puis rejoint un cloître lointain selon son plus ardent désir. Le chevalier pour sa part, devenu Baron, vécut quelques années encore avant d’expirer dans les bras de son seul ami, le vieillard borgne et manchot, tandis que la chèvre d’or lui léchait le front. C’était, le croiriez-vous, en bord de Lienne ; et Rambert rendit l’âme dans un sourire tandis qu’ un voile de brume se posait sur la scène.

Longtemps encore, les sires de Grimbièville vécurent prospères grâce à la chèvre d’or. Mais la peste survint, qui fit des ravages, n’épargnant personne : le dernier descendant de Rambert et ses trois fils périrent dans d’atroces souffrances. Le château fut abandonné, et avec lui la chèvre de Lienne. Un soir, un terrible orage s’abattit sur les murs désertés, rendant la pierre à la pierre, le bois à la forêt qui avait envahi les essarts et jusqu’au parc du bâtiment. Dans un éclair, on vit la chèvre d’or s’élever dans les nuées, pour disparaître à jamais.

 

Voilà : l’histoire est dite. Ou presque. Car si, par bonheur, vos pas vous mènent en bords de Lienne par un beau matin d’été, quand la brume gorgée de soleil étend sa gaze sur les prés, il ne tiendra qu’à vous d’être attentifs pour apercevoir la fée qui, cinq années durant, fit le bonheur de Rambert sur cette terre. Avant de l’accueillir de l’autre côté du miroir, un matin qu’il partit aux Iles Bienheureuses.
Deux chevaux : l’un est noir, l’autre blanc. La rêne les tient en avant. Qui tient la rêne, noir et blanc ? Vous la voulez ? Je vous la tends. Passe passant les fils d’argent, rênes des rêves et du temps : qui les a faites nous attend.

Ecrit par :Adaptation libre de Patrick Germain 24-10-2007
À la mémoire de mon père, François Germain.

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